Il m’a suffi de trois objectifs précis et d’un livre pour me décider à parcourir plus de 8 000 kilomètres à travers les États-Unis.
Mes buts étaient simples : d’abord, voir ma petite-fille obtenir son diplôme de fin d’études secondaires ; ensuite, rencontrer pour la première fois mon arrière-petite-fille ; enfin, découvrir la première maison de ma fille. En chemin, je prévoyais une halte à Hannibal, dans le Missouri, pour visiter la maison d’enfance de Mark Twain, ses musées, une grotte, faire un tour en bateau à vapeur sur le fleuve, et aller aussi voir sa maison natale à Florida, petite ville voisine. J’achèterais son autobiographie, publiée un siècle après sa mort en 1910, pour la lire avant d’écouter le nouveau livre audio sur Mark Twain de Ron Chernow, moins bien accueilli par la critique, durant les 44 heures de route du retour.
J’ai appris il y a longtemps que planifier des arrêts au retour d’un voyage est rarement une bonne idée : à ce moment-là, l’envie première est simplement de rentrer. Parti le jour de la Fête des Mères, j’ai fait une première pause à Fairview pour un petit-déjeuner chez Dunkin Donuts. Là, une galette que j’ai avalée m’a déclenché une forte démangeaison aux mains, au visage, au ventre, aux jambes durant deux heures de route jusqu’au Tennessee. Finalement, un plat sans saveur de poisson-chat dans un restaurant Cracker Barrel à Cookeville a calmé mes irritations et ramené un peu de sérénité à ce voyage.
Après ces quelques jours à Hannibal, direction Denver, Colorado, chez mon fils et sa famille. Une occasion de célébrer les traditions de remise des diplômes, symboles importants de passage vers une nouvelle étape de la vie. Puis rencontrer pour la première fois cet enfant, mon arrière-petite-fille, toute juste un an, dont il est probable que je ne reverrai jamais le regard dans le même regard. Je garderai en mémoire son visage, ses mimiques, le poids de ce tout petit corps dans mes mains vieillissantes, sachant que ces instants ne seront jamais partagés de la même manière.
Je prévois de revoir de vieux amis, anciens collègues, qui feront resurgir souvenirs et visages oubliés depuis des années. Passer devant des maisons où j’ai vécu, aujourd’hui habitées par des inconnus. Redécouvrir un lieu visité il y a quarante ans et me remémorer des anecdotes qui semblent s’être déroulées la semaine passée. Jouer aux jeux de société en famille, qui restent pour moi le meilleur prétexte aux conversations qui dépassent le simple jeu. Et enfin, repasser près de l’université où j’ai enseigné, me garer sous l’ombre d’un arbre, observer l’évolution du campus, ses nombreux nouveaux bâtiments qui ont estompé pour moi la magie d’antan. Les universités changent, on doit s’accrocher aux petites parcelles de mémoire qui ont compté, comme un instant suspendu, évoqué jadis par Wordsworth.
Ensuite, direction Portland pour découvrir la maison que ma fille possède enfin en propre, donnant corps aux images que j’en avais depuis l’hiver dernier. Retrouver ma petite-fille de 17 ans, qui m’avait accueilli pour la dernière fois sur ce seuil il y a 16 ans lors d’un voyage bien plus court depuis Denver. Passer quelques jours dans cette maison où ma fille et sa famille ont tissé leur quotidien, goûter au réconfort d’un foyer à soi, à l’abri des aléas du loyer et des propriétaires. Une pensée me vient alors pour la chanson de Miranda Lambert, « The House That Built Me », car j’ai toujours cru qu’un lieu physique façonne une part déterminante de ce que nous sommes et deviendrons.
Enfin, l’heure du retour sonne : plus de 4 000 kilomètres en cinq jours de route intense à travers dix États (Oregon, Idaho, Wyoming, Nebraska, Iowa, Kansas, Illinois, Kentucky, Tennessee, et enfin Caroline du Nord). Accompagnée tout au long de moi, la voix de Mark Twain, ses choix maladroits, ses drames, que j’emportais avec l’écoute de son histoire. Ayant commencé notre voyage en visitant sa maison d’enfance, je pouvais entendre le narrateur sur mon téléphone et imaginer la campagne du Missouri qui l’a vu grandir.
On comprend mieux quelqu’un, parfois plus profondément, quand on le voit chez lui. Je suis revenu chez moi quatre semaines après mon départ, prenant mon repas un dimanche dans le même Cracker Barrel de Cookeville. Cette fois-ci, quelques heures me semblaient bien courtes pour méditer sur le voyage parcouru. Bientôt 79 ans, je prends conscience que ce sera peut-être mon dernier grand périple de ce genre. Ce voyage a été avant tout un regard face à ma propre mortalité, mêlé d’un sentiment de sagesse retrouvée et de gratitude.

En Résumé
- Trois objectifs simples ont suffi à déclencher un périple immense, preuve que parfois peu de raisons valent mieux qu’un long discours pour prendre la route.
- Les aléas culinaires en chemin montrent que la route réserve toujours des surprises, même si elles démangent plus qu’elles n’enchantent.
- La nostalgie est un moteur puissant, capable de faire revivre souvenirs et émotions d’il y a plusieurs décennies en un éclair.
- Les lieux physiques, qu’ils soient maisons familiales ou campus universitaires, incarnent nos histoires et façonnent notre identité bien plus qu’on ne le croit.
- En fin de compte, chaque voyage est aussi un face-à-face avec son propre temps qui passe, entre gratitude et humilité.
Pour ma part, cette traversée n’a pas seulement tracé des routes sur la carte, elle a aussi ouvert des chemins intérieurs — ceux que l’on foule avec curiosité, parfois avec une légère appréhension, mais toujours avec l’envie d’aller plus loin. Et si le retour semblait inévitable, c’est la richesse du chemin parcouru qui continue de faire vibrer l’esprit. À quand votre prochaine aventure intérieure ?

















































