Les fabricants suisses d’or rejettent l’idée d’une délocalisation aux États-Unis
Un ancien diplomate suisse, Thomas Borer, avait récemment proposé une idée stratégique visant à désamorcer les tensions commerciales entre la Suisse et les États-Unis : transférer une partie des activités de raffinage de l’or helvétique sur le sol américain. L’objectif ? Réduire le surplus commercial helvétique en or aux États-Unis, source de mécontentement et de surtaxes douanières imposées par Washington, notamment sous la présidence de Donald Trump.
Cette proposition, dévoilée début août 2025 dans le cadre d’un ambitieux “Plan d’action stratégique suisse”, a été accueillie avec beaucoup de scepticisme par la filière suisse du métal précieux. Les acteurs principaux, basés dans le Tessin et en Romandie, sont restés fermes : ils ne souhaitent pas étendre leurs capacités de production aux États-Unis.
Contexte et enjeux
Ces dernières années, la Suisse a exporté d’importantes quantités d’or vers les États-Unis, participant à un fort excédent commercial avec ce pays, ce qui a provoqué la réaction du Président Trump et la mise en place de taxes douanières pouvant atteindre 39 % sur un large éventail de produits suisses.
Dans ce contexte tendu, Thomas Borer a proposé un projet ambitieux visant à déplacer des capacités de raffinage directement aux États-Unis, afin de réduire ce surplus. Si ce plan a été présenté comme une initiative fédérale, la Confédération n’a cependant jamais confirmé officiellement cette démarche, privilégiant désormais une approche plus discrète dans ses négociations avec Washington.
Les fabricants d’or en première ligne
Face à ces propositions, les spécialistes du raffinage d’or se sont vivement opposés à toute restriction ou limitation des exportations. Non seulement parce que celles-ci mettraient en danger environ 2 200 emplois au sein de la branche, mais aussi parce qu’elles ne voient pas l’intérêt d’investir dans une capacité supplémentaire outre-Atlantique, alors que le marché mondial connaît déjà des surcapacités.
Les grandes entreprises comme Argor-Heraeus, Metalor ou MKS Pamp sont restées prudentes et n’ont pas donné de réponse catégorique quant à un éventuel développement aux États-Unis. Toutefois, elles soulignent que le label “Swiss-made” pour l’or représente un gage de qualité important. Par ailleurs, elles considèrent que les excédents enregistrés récemment sont des exceptions cumulées, notamment à cause de fluctuations sur une courte période.
Une complexité douanière croissante
L’incertitude domine le secteur en raison des mesures douanières américaines, qui ont suscité bien des incompréhensions. En juillet, malgré les risques liés aux droits de douane, les exportations suisses vers les États-Unis en or ont connu une nouvelle forte hausse. Une situation étonnante, d’autant plus qu’une grande institution financière aurait accepté de prendre le risque de ces exportations en pleine zone grise juridique.
L’ambiguïté s’est accentuée en août, quand l’administration américaine a annoncé que certains formats de lingots d’or étaient désormais assujettis aux taxes, provoquant un tollé sur le marché. Face à cela, Donald Trump est rapidement intervenu sur les réseaux sociaux pour infirmer cette décision. Pourtant, cette assurance informelle peine à rassurer les producteurs suisses, qui espèrent une clarification officielle de la réglementation.
L’or suisse, un acteur clé dans une industrie diversifiée
La production de lingots d’or n’est qu’une facette de la véritable ampleur de la filière suisse. En effet, le raffinage pour la joaillerie, l’horlogerie, la dentisterie ou encore l’électronique représente une activité plus lucrative et essentielle. On estime que la Suisse transforme entre 30 et 40 % de l’or mondial, un chiffre impressionnant qui reflète son savoir-faire historique.
Tout ce secteur a longtemps opéré à l’abri des projecteurs, dans un secret bien gardé derrière ses hauts murs de sécurité. Avec les tensions actuelles, cette discrétion n’est plus possible. Pour beaucoup, cette époque dorée d’anonymat s’éloigne, tandis que le climat politique international complique la donne.
Les Points Importants
- Proposition stratégique suisse : Transférer le raffinage d’or aux États-Unis pour diminuer le surplus commercial.
- Réaction des fabricants suisses : Refus catégorique d’augmenter les capacités aux États-Unis, insistance sur la qualité “Swiss-made”.
- Contexte politique : Sous Trump, hausses des droits de douane et tensions commerciales importantes.
- Doutes et zones grises : Ambiguïtés sur l’application des taxes douanières sur l’or, avec des disparités entre annonces officielles et communications présidentielles.
- Fil secteur diversifié : La transformation de l’or dans des secteurs comme la joaillerie et la haute technologie dépasse largement le simple raffinage de lingots.
- Poids international : La Suisse continue à jouer un rôle central dans le commerce mondial de l’or malgré les difficultés actuelles.
Une vision internationale élargie
À l’échelle globale, ce dossier met en lumière plusieurs réalités :
- Le rôle pivot de la Suisse comme plaque tournante du raffinage et de la transformation de l’or dans une industrie qui dépasse largement l’or physique.
- La complexité des relations commerciales internationales, où les tensions politiques peuvent avoir des effets parfois inattendus, comme ici où l’excédent commercial fortuit résulte d’une politique protectionniste américaine.
- L’importance du label “Swiss-made” qui confère à l’or une image de qualité difficile à répliquer en dehors des frontières helvétiques.
- La dynamique des capacités industrielles qui, déjà saturées, rendent toute expansion à l’étranger économiquement hasardeuse.
- Les enjeux de transparence réglementaire, malmenée par les déclarations parfois contradictoires des autorités américaines.
Perspectives et réflexions finales
En fin de compte, on pourrait se demander si cette frénésie autour de l’or ne ressemble pas à une sorte de jeu de miroirs : les États-Unis imposent des taxes pour protéger leur industrie, mais leur propre marché entraîne une demande massive, forçant la Suisse à exporter toujours plus.
On pourrait aussi s’interroger sur l’art subtil de la diplomatie économique : comment une poignée de lingots et d’alliages peuvent-ils faire autant de bruit dans le concert des nations ? Peut-être qu’en attendant, nos fabricants helvétiques ont raison de ne pas se précipiter à traverser l’Atlantique – après tout, pourquoi brûler la poudre d’or quand on a l’Élysée pour admirer de l’autre côté, non ?
Allez, un petit clin d’œil amical à nos voisins français : face à ces dilemmes sur l’or, on pourrait presque imaginer un atelier commun franco-suisse, où savoir-faire et diplomatie feraient briller plus que des lingots, mais aussi une belle image d’amitié européenne à l’heure de défis globaux.
Article rédigé pour Point Sud, le média des régions francophones dans le monde, avec un regard unique depuis la Suisse sur l’actualité internationale.


