Ce matin, à 3 heures, le déluge ne s’était pas calmé. J’espérais démarrer tôt pour avancer près de 42 kilomètres et ainsi me positionner idéalement pour la suite. Mais la pluie persistante m’a vite convaincu que je devais prendre mon campement tel quel, même sous les averses.
J’ai appelé Taco, qui était également prêt à partir, en attente. Il m’a expliqué qu’il avait contacté les propriétaires du Knoll, une auberge située entre Bethel et Gorham. Ceux-ci m’avaient déjà proposé un hébergement, initialement prévu dans quelques jours, après deux longues journées de marche à environ 40 kilomètres chacune. Aujourd’hui, une route à 32 kilomètres permet de se faire récupérer par Homespun et Doogie, les gérants du Knoll, ce qui signifie une porte de sortie en cas de mauvais temps. Taco comptait se faire prendre là-bas plus tard, ce qui me donnait un plan B réconfortant si la météo devenait ingérable.
Finalement, j’ai bouclé mon sac et me suis préparé à affronter de nouveau la pluie battante. La partie la plus pénible, c’est de supporter l’équipement de pluie. Je savais que la journée serait pentue, faisant suer sous la veste imperméable, mais sans elle, je risquais d’être trempé et glacé. Un vrai dilemme.
La matinée a débuté par une montée interminable, avant que le sentier atteigne un plateau puis amorce une brève descente. C’est alors que Taco m’a rejoint, une très bonne surprise. Son compagnonnage rend l’effort plus agréable. Peu de temps après, une nouvelle ascension nous a conduit à accumuler environ 760 mètres de dénivelé sur les quatre premiers kilomètres. La sueur coulait à flot sous la pluie implacable, mais nous avons persisté en rêvant au refuge qui nous offrirait enfin un abri temporaire.
Arrivés à l’abri, la pause fut courte. Le corps, trempé de sueur et de pluie, se refroidissait trop vite. Nous avons préféré repartir rapidement, sachant que cette halte serait sans doute la dernière de la journée. Heureusement, une fois remis en marche, je me suis réchauffé rapidement et le sentier s’est révélé meilleur que dans mes souvenirs – une coïncidence météo : la dernière fois ici, la pluie avait aussi rythmé toute la journée, avec en prime une chute douloureuse qui m’avait valu une main enflée pour quelques jours.
Le relief s’est ensuite adouci, sans montées lourdes, ce qui a permis de réduire un peu l’effort et la transpiration. Mais la pluie, elle, n’a jamais cessé. Vers 13 kilomètres, j’ai commencé à envisager un changement de programme. Si je restais trempé et frigorifié en arrivant à Grafton Notch, je pouvais rejoindre le Knoll avec Taco dès aujourd’hui. Ce ne serait pas une dérive trop importante dans mon planning : à la place d’une étape moyenne aujourd’hui puis deux longues, j’allais inverser les distances. Une décision qui privilégiait le confort face à l’obstination.
Nous avons continué tant bien que mal, sachant qu’il nous faudrait gravir un pic à 1 200 mètres, totalement exposé, où le rocher humide risquait de rendre l’ascension délicate. Une sensation pas très enthousiasmante, mais inévitable. Un autre refuge rencontré abritait déjà un randonneur visiblement en pause forcée par la météo. À vrai dire, avec un tel déluge, prendre un jour de congé sur le sentier n’aurait rien d’anormal. Moi-même, parfois, j’aurais envie de me cacher au sec et dormir jusqu’à ce que le soleil revienne.
Alors que la pluie ne faiblissait pas, nous avons entamé la dernière montée raide. Le sentier se transformait peu à peu en ruisseau débordant. Selon les relevés, près de 4 cm d’eau étaient tombés entre la veille et aujourd’hui, une véritable douche. Mais je ne me permettais pas de m’arrêter, sachant que le froid s’installerait vite. À l’approche de la limite climatique où la végétation disparaît, j’ai signalé à Taco que c’était notre dernière chance de pause sans risquer de perdre la chaleur corporelle. Lui s’est arrêté pour reprendre un peu d’eau, tandis que je poursuivais vers ce point culminant.
Et miracle : juste avant d’atteindre le sommet dénudé, la pluie s’est arrêtée. Même si le vent soufflait fort et que les températures restaient basses, c’était un formidable soulagement. Être trempé ne me gênait plus autant que d’être battu par la pluie et le vent.
Sur le sommet, la roche, étonnamment adhérente malgre l’eau, m’a permis une descente sûre et fluide. Le manque de balises visibles aurait pu être source d’erreur mais je m’en suis bien sorti. De retour sous les arbres, la descente s’est apaisée avant d’atteindre la route où Homespun nous attendait.
Nous devions initialement arriver vers 16 heures, mais il était presque 17 heures quand nous avons croisé la camionnette. Dans ses mains, des boissons fraîches pour Taco, une serviette chaude pour moi, et un thermos de chocolat chaud… comme si le destin voulait effacer la morosité de la journée. Un accueil chaleureux digne de ce que l’excellente équipe du Knoll peut offrir.
Le trajet en voiture nous a menés à une charmante maison en périphérie de Bethel, où Doogie, Homespun et leur labrador noir Kevin nous attendaient. Le Knoll, avec son ambiance intime et conviviale, est parfait pour recréer ce lien essentiel entre hôtes et marcheurs fatigués. L’auberge propose un espace commun accueillant, un frigo bien garni, un dortoir cosy, et un service de navette inclus pour faciliter les allers-retours sur le sentier.
Après une douche chaude, une lessive et un peu d’organisation logistique, nous avons partagé un dîner maison rythmé de rires et d’échanges. Homespun a même évoqué l’impact que mon récit avait eu sur elle, un témoignage touchant qui donne du sens à cette aventure numérique autant que physique.
Pour conclure la soirée, nous avons dégusté une tarte aux myrtilles du Maine, accompagnée de glace. Puis, dans la douce chaleur du Knoll, nous avons prolongé la soirée en bonne compagnie, jusqu’à ce que s’installe la nuit, déposant un dernier voile de sérénité sur cette journée éprouvante.
En Résumé
- La pluie qui tombe sans relâche transforme toute expédition en véritable épreuve d’endurance morale et physique.
- Le dilemme éternel du randonneur sous la pluie : s’équiper pour garder la chaleur malgré la transpiration, ou rester léger et risquer l’hypothermie.
- La camaraderie spontanée, comme avec Taco, ajoute une touche précieuse à ces péripéties difficiles.
- Admettre que revoir ses plans pour éviter l’épuisement ou la maladie n’est pas un signe de faiblesse, mais de sagesse.
- Les refuges et auberges tenus par des passionnés offrent souvent plus que des lits : un véritable bol d’humanité et de chaleur réconfortante.
À travers ces expériences sous un ciel incessamment trempé, je constate à quel point la volonté d’avancer, malgré les circonstances, forge bien plus que des kilomètres parcourus. Elle façonne notre perception de la nature, de l’effort et surtout, des liens humains. Alors oui, la pluie ruine parfois les plans, mais elle révèle aussi ce que les chemins ont de plus beau à offrir. Et vous, quelle serait votre stratégie face à un tel déluge ? Resteriez-vous stoïque ou chercheriez-vous l’abri le plus proche ? Moi, je dis : vivement la prochaine balade sous la pluie, histoire de tester notre résilience… avec une bonne dose d’humour, bien sûr !

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