Récit inédit écrit par Mr Cheese, édité par To-Go pour Point Sud
Randonnée sur plusieurs jours, véritable travail à plein temps sans pause week-end, la vie de thru-hiker forge corps et esprit. À force de répéter sans cesse le même cycle marcher-manger-dormir, la tentation de simplement se reposer une fois arrivé au camp est immense. Pourtant, à un moment, l’envie d’une escapade inattendue, presque incongrue dans le cadre strict de la randonnée, surgit. Même les plus raisonnables succombent à ce souffle d’aventure différent. C’est ce qui nous est arrivé, nous dérivant vers New York sur un coup de tête, attirés comme par un aimant étrange par l’odeur des bagels et la promesse d’un changement d’air. Une expérience à la fois déroutante et réjouissante que nous vous racontons ici.
« Tout est plus grand à New York… sauf nos ego. » Après une tranquille étape de 24 km dans le parc de Bear Mountain, notre groupe, composé des habituels marcheurs plus Pony, un compagnon récemment intégré à notre petite bulle, s’est rendu à la gare de Peekskill pour prendre le train de 16h30 vers Manhattan. J’ai dû jouer les modérateurs pour empêcher toute diversion vers les nombreuses baies sauvages qui bordaient notre détour, afin d’arriver à l’heure. À bord, notre odeur de randonnée intense – mélange de sueur et d’ammoniaque, digne d’une litière oubliée – n’a pas manqué de déclencher des réactions amusées : passagers hésitant à rester, jeunes réprimant des grimaces, dame s’éloignant en se bouchant le nez… Bref, une confirmation poignante de notre « authenticité » avant la pause douche promise à l’arrivée.
Première étape en ville : Times Square pour une photo emblématique de groupe. Puis, après une brève halte à Grand Central, nous avons déambulé parmi la foule bigarrée. Là, impossible de ne pas remarquer les touristes fascinés à la simple vue de cinq randonneurs sales et fatigués – une bizarrerie de plus dans la métropole. Mais, paradoxalement, cette immersion urbaine nous a paru moins décalée que certains petits villages traversés en chemin. La ville agit sur nous comme un ballon d’oxygène : la nourriture y paraît meilleure, la foule moins pesante, l’ambiance urbaine est étrangement rassurante. Et si jamais l’excès devient trop pesant, le sentier n’est jamais loin, accessible en métro depuis la gare de Pawling, NY.

Pénétrant dans le tumulte new-yorkais, entre gigantesques publicités, bandes-annonces inconnues, et mélodie polyglotte, nous avons croisé la route d’un ami, Gaslight, qui nous a conduits sur l’esplanade centrale pour la photo officielle. Un couple d’âge moyen a témoigné son admiration pour notre périple sur l’Appalachian Trail, avouant que terminer une telle randonnée était leur rêve. Nous étions tous d’accord, au moins là-dessus.

La nuit tombante nous a poussés à nous répartir entre plusieurs logements. Certains ont retrouvé des amis ou checké dans un hôtel, tandis que d’autres ont opté pour un repas rapide chez des vendeurs de rue. Pour To-Go et moi, le trajet se poursuivait vers Brooklyn où m’attendait mon frère Sam. Après une nuit de repos dans son appartement, la journée commençait par un petit-déjeuner dans un café australien branché de Williamsburg, avant de s’élancer dans une exploration totalement improvisée des quartiers, entre boutiques vintage, marchés locaux et festivals inattendus.
Le soir, notre groupe s’est réuni autour d’un dîner à la chinoise, orchestré brillamment par Roadhog, qui a même surpris les serveurs en s’aventurant à parler mandarin avec un enthousiasme enfantin mais touchant. La promenade nocturne nous a menés à Chinatown, Little Italy, puis à une soirée dans un bar de Brooklyn – le fameux Alligator Lounge – repéré grâce à une série comique adorée par les membres de notre tribu de randonneurs.

À 3 heures du matin, la nuit s’est close comme souvent dans ce genre d’aventures improbables : sur des bagels achetés dans une boutique ouverte 24h/24. Le lendemain, il était temps de regagner les sentiers, reprenant notre rythme sac à dos, mais avec cette parenthèse en ville qui resterait gravée comme une expérience à part entière, et un rappel vibrant que l’aventure peut s’inviter partout, même au cœur de la jungle urbaine.
Merci New York, et à bientôt sur les sentiers !
En Résumé
- Une escapade urbaine en plein milieu d’une randonnée engagée ajoute une touche de folie bienvenue à un quotidien surveillé par la fatigue et la routine.
- Faire la rencontre des citadins et surprendre leur regard sur des randonneurs en sueur rappelle que l’aventure ne se limite pas au sentier.
- Entre odeurs corporelles et architectures colossales, la ville offre un contraste saisissant qui rafraîchit l’esprit.
- Le retour à la ville n’est jamais très loin du sentier, et la possibilité de « zapper » entre nature et métropole est un luxe méconnu des grands marcheurs.
- Un dîner à Chinatown ou une nuit dans un bar branché de Brooklyn peuvent tout à fait faire partie du vrai voyage, parfois plus que le sac à dos lui-même.
Alors, au final, qui a dit qu’un randonneur devait se cantonner à la solitude du sentier ? Moi, je dis : vive les déconnages urbains, les bagels à 3 heures du matin, et la bonne humeur à toute épreuve. L’aventure n’est pas une ligne droite, c’est un grand mix des expériences, qu’elles viennent des bois ou du bitume. Et si on osait penser la randonnée comme un pont entre deux mondes, plutôt qu’un repli exclusif dans la nature ? À vous de jouer, les explorateurs, déplacez les frontières de vos terrains de jeu !
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