Ce matin, je me suis réveillé vers 3 heures, bercé par le bruit de la pluie. La météo prévoyait une averse vers 2 heures du matin, mais finalement, elle n’est survenue qu’une heure plus tard, pour une durée d’environ une heure. Heureusement, j’avais mon parapluie. Ici, les insectes sont plutôt agressifs, alors j’ai choisi de garder mes vêtements coupe-vent et anti-pluie toute la matinée.
J’ai préparé un café bien chaud, puis j’ai rapidement fait mon sac. Je suis parti avant 5h30, avec environ 12 à 13 kilomètres à parcourir avant d’arriver sur une route plus fréquentée, voire simplement asphaltée. Jusqu’à là, je devais marcher principalement sur une piste de terre, silencieuse mais peu engageante. Étonnamment, ce matin, je sentais la raideur dans mes muscles, alors que la veille, à l’arrivée au camp, je me sentais en pleine forme. Il m’a fallu un bon moment pour me remettre en route confortablement.
Les insectes étaient véritablement insupportables. J’ai donc enfilé toutes mes couches et ma moustiquaire pour quelques heures. Cela devenait vite étouffant, mais impossible de faire autrement : dès que je m’arrêtais, j’étais aussitôt envahi. Alors que je longeais la piste, j’ai aperçu au loin un animal avancer vers moi sur la route. Après quelques minutes, j’ai compris que c’était un ours. C’est le premier de l’année que je vois, alors que j’en ai croisé des dizaines au cours de mes précédentes randonnées. Ironie du sort, je ne suis même pas sur les sentiers du « Triple Couronne » en ce moment.
J’ai appelé l’ours, en lui demandant poliment de s’éloigner, et il a filé dans les bois sans hésiter. Voilà un bon exemple pour ceux qui craignent les ours : ils ressemblent en quelque sorte à de gros chiens, et un cri suffit généralement à les faire fuir. Peu après, j’ai remarqué une énorme tortue qui se promenait sur le bord de la route, loin de la rivière — un comportement assez inhabituel.
Un peu plus tard, une voiture est passée. Le conducteur, aimable, m’a dit qu’il habitait non loin, mais qu’il ne passait pas la nuit dehors. Cette rencontre m’a paru un peu étrange, car personne d’autre n’était passé plus tôt, et je ne savais pas d’où il venait. Nous avons parlé un moment, puis il a continué sa route. Moi, j’étais bientôt arrivé sur la route principale.
Ma route m’a finalement mené à quitter la piste forestière pour du bitume, passant devant quelques maisons et me livrant un peu plus de diversité visuelle. Le principal avantage : les insectes avaient disparu. Je suais à grosses gouttes, mais je ne voulais pas enlever ma tenue de protection tant que les moustiques étaient là. Une fois sur le bitume, j’ai pu marcher plus confortablement, en traversant un petit village, puis en direction d’une ville plus grande. Dans cette étape, il n’y avait rien à part des maisons, mais quelques stations-service m’attendaient un peu plus loin.
Grâce à un réseau téléphonique enfin accessible, j’ai pu faire un peu de planification. La ville d’Island Falls se trouvait à environ 40 kilomètres de là. Pas d’hôtel, mais deux logements Airbnb dans une ancienne salle d’opéra historique réaménagée, avec restaurants et une épicerie. À part Island Falls, il n’y avait que de vastes terres agricoles amish et des habitations, sans une seule autre offre d’hébergement. J’avais donc pris la décision d’attendre un peu avant de réserver, sachant que deux locations étaient disponibles à cette adresse.
En avançant, je suis arrivé dans un autre petit village où j’ai profité d’une station-service pour me ravitailler. Très heureux de pouvoir enfin manger chaud, je voulais stocker un maximum de calories, notamment pour la suite de ma marche qui me réservait encore 22 kilomètres, la moitié de la journée. J’ai passé commande dans un restaurant local, et l’hôte Airbnb s’est révélé disponible et sympathique, m’expliquant le fonctionnement de la boîte à clés et les commerces proches.
J’ai commandé un sandwich chaud, des frites et deux milkshakes, et acheté divers rafraîchissements avant de repartir. Le corps particulièrement endolori, j’ai ressenti une fatigue inhabituelle, surtout aux pieds et aux hanches, ce qui m’a semblé paradoxal après une journée facile la veille, où j’avais même gravi le mont Katahdin sans difficulté. Il semble que le repos prolongé ait laissé quelques traces sur ma forme physique.
J’ai maintenu un rythme modéré, sans chercher à accélérer ni ralentir exagérément, tout en admirant, entre deux pas, les attelages hippomobiles amish qui traversaient la route. C’est toujours surprenant de voir ces images dignes d’une autre époque au cœur du Maine. Entre deux pauses, j’ai pris le temps de répondre à mes messages et de parler plus d’une heure avec mon père, un échange qui m’a remonté le moral. Malgré les hauts et les bas liés à ma condition physique, j’essaie de garder les détails les plus pénibles pour moi.
Un peu plus tard, les douleurs aux fessiers et aux hanches se sont accentuées, au point de devoir faire des massages et étirements pour soulager les tensions. Marcher sur la route, aussi confortable que ça puisse sembler, n’est pas idéal pour mon corps. Pour l’instant, je n’ai pas vraiment le choix avec cette section et les possibilités limitées de camping ou d’arrêt. J’ai donc choisi de dormir dans la salle d’opéra transformée en logement, une petite merveille qui m’a offert un grand confort après près de trois semaines sans douche ni repas chaud.
Après avoir déposé mes affaires, j’ai fait sécher ma tente, rechargé mes équipements, puis arpenté les rues à la recherche de nourriture. J’ai fait le plein de délicieuses calories et récupéré mon repas à emporter, dont un burger, une poutine et une salade. De retour dans ma chambre, j’ai profité d’une douche et d’un bain chaud, savourant ma poutine confortablement installé. Un luxe plus que mérité après ces journées éprouvantes. Le soir venu, j’ai retiré mes bandes de kinesio, me sentant soudainement très douloureux, comme si tout mon corps se déjouait. Je suis parvenu à me calmer grâce à des étirements et de l’ibuprofène, mais la perspective des 40 kilomètres à venir n’est pas des plus rassurantes.
Je sais que je peux ralentir ou prendre un jour de repos si nécessaire, mais Island Falls est un lieu peu accessible, et je souhaite vraiment atteindre la frontière dans les temps. J’espère que demain, ma condition physique s’améliorera et me permettra de poursuivre cette aventure avec le même enthousiasme qu’à ses débuts.
En Résumé
- La pluie ne respecte jamais les horaires annoncés, mais au moins, parapluie à portée de main, faut pas être trop exigeant.
- Les moustiques peuvent transformer une simple promenade en randonnée extrême, mieux vaut s’équiper comme un aventurier malgré la chaleur.
- Un ours qui vous déloge d’un cri, c’est un peu le chien sauvage de la nature ; pas de panique, il n’a pas l’envie de vous jouer les méchants.
- Marcher sur des routes pavées est un vrai répit pour les insectes, mais vos pieds et vos hanches ne remercient pas nécessairement.
- La rencontre avec les communautés amish ajoute un charme décalé, mais rappelle la frontière entre deux mondes bien différents.
- L’arrêt dans un petit village donne une pause bienvenue : douche, nourriture chaude, recharge du matériel – un luxe plus que rare sur ces sentiers.
- Le corps suit son propre agenda, oscillant entre jours de grâce et moments de douleur, jamais très logique mais toujours honnête avec lui-même.
Finalement, cette étape illustre bien les paradoxes de la randonnée longue distance : entre la nature brute et les touches de civilisation, entre l’inconfort et les petits plaisirs venus réconforter. J’ai hâte de retrouver le sentier, pouvoir écouter mon corps sans contraintes, et continuer à écrire cette histoire pas toujours linéaire. Chaque pas est une découverte, et chaque étape, un rappel que l’aventure, ce n’est pas qu’une destination, c’est un état d’esprit. Alors, prêt à marcher cette frontière avec moi ?

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