Jour 59 : Courtes étapes, longues rencontres

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  • Brown Mountain Creek Shelter (807,6) vers Cow Camp Gap Shelter (813,2)
  • Montée de 826 mètres, descente de 293 mètres

Aujourd’hui, la journée prévue est courte. Comme plusieurs randonneurs qui partagent leur aventure sur le célèbre Appalachian Trail ont pu le remarquer, il existe une différence entre les “miles officiels” et les “miles bonus”. Les premiers correspondent à la distance entre les points balisés du sentier. Les seconds s’ajoutent lorsqu’on s’écarte pour chercher de l’eau, visiter un abri ou se rendre aux toilettes. La plupart des journées comptent donc ces miles additionnels.

Ces miles bonus s’accumulent surtout quand les abris sont situés à 0,5 km ou 0,8 km du sentier principal. En Virginie, par exemple, aller chercher de l’eau implique souvent une descente hors de la crête, ce qui ajoute des kilomètres non négligeables.

Les miles bonus font grimper le compteur

En moyenne, on ajoute une bonne demi-miles chaque jour en s’activant autour du camp ou en faisant des détours nécessaires. Ces trois derniers jours ont même affiché plus d’un mile de bonus à chaque fois. Demain s’annonce aussi comme une journée riche en kilomètres supplémentaires.

En tenant compte de ces éléments, ainsi que des fortes montées déjà réalisées ces derniers jours, nous avons choisi aujourd’hui de rester raisonnables : cinq miles et demi environ, avec un dénivelé positif de 826 mètres, auxquels il faut ajouter le détour d’1 km pour aller chercher de l’eau et rejoindre l’abri, situé à une bonne demi-miles du sentier estampillé “ligne rouge”.

Un départ tranquille

Malgré la pente annoncée, la matinée s’est prolongée au refuge. Le réchaud est profondément enfoui dans mon sac, alors on ne prépare pas toujours le café. Quand on le fait, il faut reconditionner le sac avec soin pour garder un bon équilibre, ce qui prend un quart d’heure.

Ce matin, on s’est offert ce luxe, dégustant un instantané équitable et décaféiné presque comme un espresso fraîchement tiré.

Une pause animée au croisement avec la route 60

Après avoir quitté notre table de pique-nique, nous avons entamé la marche sans stress. Les deux premiers miles n’engendrent qu’une faible élévation, comparable à une balade dans un parc urbain. Pas vraiment plat, mais suffisamment doux.

Sentier forestier facile avec sous-bois verdoyant

À la halte routière sur la route américaine 60, c’était l’effervescence : voitures filant dans les deux sens, randonneurs allant et venant, certains demandant un lift pour rejoindre Buena Vista, d’autres revenant au sentier via des navettes. Une petite fête de la randonnée, en somme.

Échange musical à la route 60

L’ambiance était si conviviale que nous avons pris le temps de discuter des deux côtés de la route. Le rythme semblait suspendu.

Sur le côté sud, un randonneur de longue distance sort un carnet pour recueillir les chansons qui nous traversent l’esprit. Je n’ai pas hésité longtemps : “Last Night I Had the Strangest Dream”, écrite par Ed McCurdy en 1950, popularisée par Pete Seeger, reprise par toute une génération de folk singers, de Simon et Garfunkel à Bob Dylan.

La nuit dernière, j’ai fait le plus étrange des rêves,

Le plus étrange que j’aie jamais eu,

J’ai rêvé que le monde tout entier

A décidé de mettre fin à la guerre.

Mon compagnon, surnommé l’Historien, a proposé “Blowing in the Wind” de Bob Dylan. Surpris par cette question impromptue, nous avons quand même été heureux de chanter ensemble sur le sentier avec quelqu’un d’un tiers de notre âge.

Retour de la pause et micro-aventure médicale

Une fois le chant terminé, nous avons traversé prudemment la route. Une petite troupe de randonneurs s’est formée autour des pierres qui empêchent les voitures de passer sur le sentier. La nourriture a commencé à apparaître, et nous avons partagé quelques encas pendant une bonne demi-heure.

Un jeune homme a trouvé une tique sur lui et m’a demandé de l’enlever. J’ai délégué à l’Historien, qui a mené l’opération avec efficacité. On a souri à la scène, comme si l’on jouait le rôle de “Oma” et “Opa” – contributions précieuses de grands-parents à la survie du groupe.

En route pour la dernière étape

Peu à peu, chacun s’est remis en marche. Nous étions les premiers à repartir.

Les deux heures qui ont suivi furent les plus dures : en montant 600 mètres sur 3,2 kilomètres, nous avons finalement atteint une clairière où s’entrecroisent un sentier et une ancienne route. Sans rocher ni tronc pour s’asseoir, nous avons étalé nos sacs et profité d’un bref répit, à peine dérangés par quelques insectes.

Peu après, les autres sont arrivés. Bien qu’ils aient mis la moitié du temps pour grimper, la fatigue se lisait sur leurs visages. La prairie était un havre vibrant de jeunesse resplendissante, parfait pour le déjeuner.

Après une nouvelle séance de retrouvailles, nous avons enfilé nos sacs pour la dernière portion – deux heures jusqu’à notre abri, un détour de 800 mètres, que nous avions hésité à emprunter tant il s’éloignait du sentier principal.

Nous avons partagé un copieux repas de macaronis au fromage déshydraté maison, tandis que les plus jeunes s’affairaient à leurs tâches du soir, puis rejoignaient leurs tentes ou hamacs. Nous, nous avions le refuge pour nous seuls.

Vue depuis l’intérieur d’un abri avec plusieurs tentes de randonneurs à l’extérieur

La “minuit du randonneur” a sonné bien après que la majorité d’entre nous ronflait paisiblement. Une journée riche en joie, en fatigue et en partage s’achevait.

En Résumé

  • Les “miles officiels” ne racontent qu’une partie de l’histoire : les kilomètres bonus, entre les détours pour l’eau et les abris, gonflent le total sans prévenir.
  • Les pauses ne sont jamais vraiment des pauses : elles se transforment en occasions de rencontrer, de chanter, de retirer des tiques et même de reconstituer ses forces.
  • Sur le “red line”, chaque pas est une aventure, entre la douce montée et la rencontre avec d’autres voyageurs, jeunes ou moins jeunes.
  • Les moments partagés, parfois inattendus, font plus que rythmer la marche : ils nourrissent l’esprit et prolongent le récit bien après la nuit tombée.

Alors, qui a dit que randonner c’était juste avancer ? Chaque détour, chaque arrêt, chaque interaction nourrit l’expérience. Le vrai challenge, c’est d’accepter que la route – et la vie – se vivent autant dans les pauses que dans le mouvement. Pour ma part, je suis prêt à mettre les pieds dans l’herbe, chanter un air ancien et accueillir les petites bêtes, parce que c’est tout ça, l’aventure sur le sentier. Et vous, êtes-vous prêts à quitter la ligne rouge et à embrasser la totalité du voyage ?


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