Suisse : cette plaine autrefois menacée par l’inondation est devenue un joyau naturel
« Intact » : un terme souvent galvaudé pour décrire des paysages sauvages et magnifiques. Pourtant, il convient parfaitement à cette vaste plaine d’altitude en Suisse, où les traces humaines se font rares, où le sifflement de la marmotte se fait entendre, et où la nature règne en maître – alors que tout aurait bien pu disparaître.
Dès l’ascension depuis le Val Lumnezia, littéralement « vallée de la lumière », on pressent que cette randonnée n’aura rien d’ordinaire. Le groupe traverse des prairies marécageuses, des plaques de neige encore présentes, et s’équilibre avec précaution sur des pierres noyées pour franchir un torrent impétueux. Derrière le col de Diesrut, perché à 2 428 mètres, le panorama s’ouvre sur un vaste delta aux multiples méandres. Ces cours d’eau nourrissent le Rein da Sumvitg, un affluent du Rhin serpentant en boucles grises à travers une prairie verdoyante.
Ce décor d’une immensité à la fois dépourvue d’arbres et riche en cours d’eau semble presque magique. Les spécialistes parlent de la « toundra alpine ». « C’est un lieu de puissance », confie Marianne, professeur de sport originaire des Grisons, qui randonne avec sa famille au cœur de ce sanctuaire naturel situé entre les cantons du Tessin et des Grisons.
Pour elle, au-delà des conventions et des noms, seul compte le spectacle sauvage de ce paysage. Une beauté menacée, jadis sur le point de disparaître.
Eau : entre bénédiction et menace
L’eau est, sans conteste, la source de la splendeur de la plaine de la Greina. Mais un temps, elle faillit devenir un véritable fléau. Là où le Rein da Sumvitg plonge dans la vallée, un projet d’aménagement d’un barrage hydroélectrique prévoyait d’ériger un immense mur pour inonder cette prairie. Ce lac artificiel devait produire de l’électricité grâce à la force hydraulique.
Des démarches avaient été initiées dès le début du XXe siècle, et un permis défini dans les années 1960 par le canton des Grisons. Mais les protestations, notamment celles des écologistes et des géologues, firent barrage au projet. Les expertises démontrèrent que la roche cristalline se transformait vite en sédiments, ne garantissant pas l’étanchéité nécessaire au barrage. Le projet fut abandonné.
Aujourd’hui, cette perle alpine est inscrite à l’« Inventaire fédéral des paysages et monuments naturels d’importance nationale », bénéficiant d’une protection stricte depuis 1996. La Greina demeure parmi les dernières plaines d’altitude réellement sauvages de Suisse.
Depuis trente ans, Toni Trummer-Tomaschett veille avec passion sur la Terrihütte, une cabane en pierre construite en 1925, autrefois forteresse des alpages. Accessible après quatre heures de marche, elle accueille chaque été jusqu’à six mille visiteurs, offrant un refuge chaleureux jusqu’au cœur de la nature intacte.
Avec sa femme Doris, Toni nourrit les randonneurs avec des produits faits maison et prépare des repas soignés, tout en assurant l’entretien quotidien de ce lieu isolé, alimenté en électricité par une petite turbine hydroélectrique sur place. Pas de douches ni de confort moderne superflu ici ; le respect de l’environnement prime.
Seul l’hélicoptère, indispensable en raison de l’absence totale de route ou téléphérique, apporte nourriture et évacue déchets. Mais en cas de mauvais temps, les hôtes se débrouillent et empruntent les sentiers escarpés pour approvisionner la cabane à pied.
Marianne témoigne aussi de la tranquillité qui règne dans cette région. La faune locale, notamment lynx, bouquetins et marmottes, s’y montre rarement dérangée.
Loin des hordes d’influenceurs des réseaux sociaux, la Greina impose ses règles : la capacité d’accueil est limitée, et un important chantier de rénovation dès 2025 réduira temporairement le nombre de couchages pour mieux préserver ce coin de nature.
Toni, bientôt à la retraite, ne quitte pas la Greina des yeux : ce lieu est sa vie.
Les Points Importants
- Localisation : La Greina est une vaste plaine d’altitude située au sud-est de la Suisse, entre les cantons des Grisons et du Tessin.
- Meilleure période pour visiter : Les mois d’été, offrant des conditions idéales pour la randonnée depuis les deux cantons.
- Itinéraires : Une randonnée classique de difficulté moyenne s’étend sur deux jours (environ 15 km), traversant endroits emblématiques comme le col Diesrut, la Terrihütte et le pont suspendu Punt la Greina. D’autres circuits sont disponibles pour découvrir pleinement les charmes du secteur.
- Accès : La voiture est possible jusqu’au parking de Puzzatsch ; autrement, trains et bus régionaux desservent les localités proches, avec des navettes adaptées pour l’ascension finale.
- Hébergement : La Terrihütte, cabane alpine réputée, ouvre de mi-juin à début octobre. Les nuitées avec demi-pension coûtent une centaine de francs suisses, avec tarifs préférentiels pour les membres du club alpin suisse. Le village d’Ilanz offre aussi des solutions d’hébergement à prix raisonnables.
- Préservation et tourisme : Le lieu est une illustration réussie d’un tourisme doux, respectueux du milieu naturel et de ses capacités, harmonie que la France elle-même valorise dans de nombreuses régions montagneuses.
Perspective internationale
Dans un contexte mondial où les espaces sauvages se réduisent, la conservation de la Greina est une réussite qui parle à toutes les nations. Elle montre comment le refus d’aménagements énergétiques potentiellement destructeurs laisse place à une nature préservée, source de valeurs culturelles, écologiques et récréatives. La gestion durable de tels territoires demande toujours un équilibre subtil entre développement humain, protection de la biodiversité et accueil du public.
Cet exemple helvétique rejoint des initiatives comparables en France, notamment dans les Pyrénées ou le Massif Central, et interpelle les autres pays alpins, voire les régions montagneuses d’Afrique ou d’Asie, où la pression foncière s’intensifie.
Et puis, soyons honnêtes, admirer une prairie intacte où gambadent les marmottes, loin des selfies en mode « conquête du sommet », ça fait aussi du bien à l’âme. Si on vous dit que même Toni, ancien boucher, a troqué le couteau pour un balai et une cuillère en bois au service de la nature, vous n’éprouverez plus guère de doutes : parfois, il faut savoir laisser l’eau suivre son cours et ne pas transformer une prairie en barrage.
Alors, la prochaine fois que vous rêverez d’évasion, pourquoi ne pas envisager une escapade suisse… où la nature vous invite à ralentir et où même les pierres semblent raconter des histoires millénaires ? Un petit conseil, amenez de bonnes chaussures, un peu d’humour et une gourde remplie, car là-bas, l’eau… elle est vraiment reine.
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