Un an après la chute d’Assad (4/5) : « Je suis revenu en Syrie parce que mon pays me manquait et que je voulais participer à sa reconstruction »
Après plus de onze années passées en France, Kenan Al Qudsi a décidé de retourner en Syrie suite à la chute du régime de Bachar al-Assad. Il a laissé derrière lui un emploi stable et une vie bien établie en Europe pour s’engager dans un projet ambitieux : contribuer à la reconstruction de son pays. C’est avec enthousiasme et une grande détermination qu’il a partagé son parcours avec Point Sud.
« Depuis la chute du régime, je suis retourné en Syrie à trois reprises. Lors de ma quatrième visite, j’ai décidé de m’y installer définitivement. J’ai pris le temps nécessaire pour régler mes affaires en France et évaluer la situation sur place avant de prendre cette décision », explique-t-il.
Obtenant la nationalité française en 2021, Kenan prévoit de revenir en France à raison de deux visites annuelles. Il réside aujourd’hui à Damas, où il envisage de travailler dans le secteur des services pour les organisations publiques et le secteur privé.
« Simplement, mon pays me manquait »
Le principal moteur de ce retour est familial. Ses parents vivent toujours en Syrie, mais c’est aussi un profond attachement à sa terre natale qui l’a conduit à franchir ce cap. « J’avais envie des petites choses, des rues, des visages, de la chaleur humaine et de la convivialité. Marcher dans les ruelles anciennes de Damas, retrouver mes amis dans un café, jouer aux cartes avec eux, voilà ce qui me manquait », confie-t-il.
« La Syrie ne se reconstruira qu’avec la force de ses enfants »
Pour Kenan, attendre que la situation s’améliore d’elle-même est illusoire. Il interpelle ceux dont la situation juridique permet un retour et les invite à s’engager à leurs côtés pour relever le pays. « Ceux qui sont restés en Syrie pendant ces quatorze dernières années ont vécu des épreuves terribles, accaparés par la survie au quotidien – obtenir du pain, du carburant ou faire face à la hausse des prix. Le régime précédent a brûlé leur vie », analyse-t-il.
« Quant à nous, ceux qui avons quitté le pays, nous avons eu la chance – parfois difficile, certes – de découvrir le monde, d’acquérir des diplômes et de nous nourrir de différentes cultures. Que ce soit en Turquie, en Europe, en Amérique ou au Canada, nous devons maintenant revenir pour œuvrer à une Syrie où la justice sociale et les droits fondamentaux seront restaurés. »
« Un marché de l’emploi fragile et des libertés limitées »
Néanmoins, le chemin ne sera pas exempt d’obstacles. Le marché de l’emploi reste en crise, fragilisé par des sanctions économiques toujours en vigueur, tandis que le climat politique demeure instable. La société syrienne, marquée par ses divisions, peine à se réconcilier. Mais à ses yeux, ces défis sont secondaires comparés à la réalité d’une dictature qui empêche toute progression démocratique.
Kenan relate une expérience marquante : « J’ai participé à un rassemblement devant le parlement où nous avons dressé une banderole disant ‘Le sang syrien est sacré’. Nous avons alors subi une agression de la part de certains civils. Depuis, nous n’avons plus organisé de manifestations publiques. »
Ce retour en Syrie, pour lui, dépasse la simple nécessité. C’est un engagement urgent. « La reconstruction ne se fera pas toute seule, ni une démocratie ne nous sera servie sur un plateau. C’est à nous de construire, d’échanger et de consolider le dialogue entre Syriens », conclut-il.
Les Points Importants
- Kenan Al Qudsi incarne cette génération de Syriens de la diaspora, souvent installés en Europe, qui choisissent de revenir, non par nostalgie seule, mais par volonté d’agir concrètement pour la reconstruction de leur pays.
- Son parcours franco-syrien illustre la complémentarité des expériences acquises à l’étranger (formation, ouverture culturelle) et l’attachement profond à la terre natale, un mélange qui pourrait être un moteur de renouveau.
- Les difficultés structurelles en Syrie, notamment économiques et politiques, restent des freins puissants, mais la participation active de la diaspora apparaît comme une clé pour impulser des changements socio-politiques.
- Le cas de Kenan souligne aussi que les liens familiaux sont un levier essentiel dans la décision de retour, rappelant l’importance du tissu social dans le processus de reconstruction.
- Enfin, la question des libertés civiques et du climat d’expression libre demeure cruciale : sans cadre démocratique consolidé, la société civile syrienne devra naviguer dans un contexte encore très restrictif.
Une Vision Internationale et Un Défi Commun
En considérant cette expérience dans une perspective mondiale, on comprend mieux les rôles des pays comme la France, qui offrent à la fois un refuge mais aussi un tremplin à ces populations migrantes. Les politiques d’intégration et de formation dans le pays d’accueil contribuent à façonner cette diaspora qualifiée, qui devient un véritable pont entre les sociétés d’origine et d’accueil.
Par ailleurs, la situation syrienne invite à une réflexion plus large sur les processus de reconstruction post-conflit : elles nécessitent non seulement des aides internationales, mais surtout l’engagement direct des acteurs locaux et expatriés. La France, en tant que nation engagée face aux défis démocratiques et humanitaires mondiaux, a un rôle à jouer dans cette dynamique, non pas comme donneur de leçons, mais en facilitateur d’échanges et soutien des initiatives citoyennes.
Alors que la Syrie cherche à tourner une page difficile de son histoire, chaque voix, chaque retour, chaque action compte pour bâtir un futur plus juste. Au-delà des grands discours diplomatiques, cette dynamique individuelle et collective pose la question fondamentale : comment faire de la diaspora un véritable acteur du changement, au service d’une paix durable et d’une réconciliation authentique ? Il s’agit là d’un chantier ouvert à la collaboration internationale, à la mobilisation créative et à la volonté commune — un défi pour la Syrie, la région et le monde francophone tout entier.
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