132 ans de mémoire sous contrôle : la loi algérienne sur la “criminalisation du colonialisme” pourrait-elle apaiser les tensions historiques avec la France ?
Par Chaima Chihi
Publié le 23 décembre 2025 à 14h00 GMT+1
Alors que les relations franco-algériennes traversent l’une de leurs crises les plus profondes, un projet de loi ambitieux refait surface en Algérie. Ce texte vise à inscrire dans la législation la criminalisation du colonialisme français en Algérie, répondant ainsi à des revendications anciennes du pays maghrébin qui demande à la France de reconnaître ses “crimes coloniaux” et de faire justice à l’Histoire. Plus qu’un simple débat mémoriel, l’Algérie entend désormais institutionnaliser ce devoir de mémoire par la loi, révélant ainsi la complexité et la sensibilité de ce chapitre historique.
De la glorification à la condamnation légale
Ce combat remonte à 2006, en réaction à une loi française de 2005 qui valorisait le “rôle positif” de la colonisation. Ibrahim Boughali, président du Conseil populaire national, affirme que la criminalisation du colonialisme n’est pas un choix, mais un “devoir national et moral” envers les victimes et l’Histoire, surtout dans un contexte où l’image de l’Algérie est attaquée.
La relation entre les deux pays a toujours oscillé entre tentatives de rapprochement et tensions diplomatiques, qui se sont encore aggravées depuis l’été 2024 suite à la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental — un point jugé intolérable par l’Algérie soutenant la cause du Front Polisario. Ce désaccord a conduit au retrait de l’ambassadeur algérien à Paris et à l’annulation d’une visite présidentielle algérienne en France.
Les différends touchant les accords sur les expulsions et l’immigration viennent exacerber les frictions, dans un contexte où la question mémorielle reste un sujet central et délicat, tant elle pèse lourdement sur l’avenir des relations bilatérales.
Régler le passé pour mieux penser l’avenir
Nizar Mqanni, expert maghrébin, rappelle qu’avec les accords d’Évian de 1962 mettant fin à la colonisation officielle, un nouvel espoir était né. Pourtant, cette page a gardé la marque d’un passé douloureux qui continue d’influencer les rapports franco-algériens.
Le politicien algérien Abderrahmane Saleh souligne que ce projet ne surgit pas de manière isolée, mais s’inscrit dans un long processus législatif débuté en 2009 pour corriger un déséquilibre persistant entre une mémoire officielle française parfois favorable à la colonisation et une mémoire algérienne marquée par la souffrance et la résistance. L’initiative algérienne vise ainsi à consacrer légalement la mémoire nationale et à interdire toute forme de justification ou de glorification du colonialisme.
Selon Saleh, la loi proposée ne réduit pas la période 1830-1962 à une simple occupation militaire, mais la qualifie précisément de période d’exactions graves, comprenant génocide, crimes contre l’humanité et de guerre, ce que confirment documents historiques et aveux partiels d’autorités françaises.
L’objectif politique dépasse la simple vengeance : il s’agit d’une exigence de justice historique préalable à toute réconciliation sincère. L’appel à la reconnaissance des crimes coloniaux n’est nullement dirigé contre la France actuelle ou son peuple, mais contre le poids d’un passé encore vécu comme un obstacle aux relations bilatérales. Le débat ne doit pas être confondu avec un appel à la haine, mais vu comme une démarche pour apaiser des blessures tout en bâtissant un futur basé sur une mémoire partagée et équilibrée.
Présentement, cette loi ne devrait pas accentuer les tensions, déjà vives, entre Paris et Alger, où s’entremêlent enjeux politiques et géopolitiques régionaux. Elle pourrait même ouvrir à long terme une voie vers un dialogue apuré autour de ce lourd héritage.
La criminalisation du colonialisme : une loi aux limites symboliques ?
L’avocat algérien Ismaïl Marraf tempère cependant l’ambition de ce texte, le qualifiant davantage de démarche symbolique que réellement ferme et applicable. Il rappelle qu’un projet similaire avait été évoqué sous la présidence de Abdelaziz Bouteflika avant d’être abandonné suite à des avis juridiques concluant à une efficacité limitée.
Il indique que les accords d’Évian de 1962 encadrent les relations franco-algériennes en excluant toute procédure judiciaire rétroactive contre les militaires français ayant exercé en Algérie, ce qui freine toute tentative concrète de réparations légales.
De même, la question des indemnisations reste bloquée, entre une absence de volonté française pour répondre aux revendications, notamment celles des victimes de la colonisation ou des essais nucléaires français en plein Sahara algérien dont les séquelles sanitaires et environnementales perdurent.
Ainsi, ce projet de loi s’inscrirait pour Marraf dans une logique avant tout politique et symbolique, plus qu’un outil juridique concret capable d’engendrer des résultats tangibles pour les victimes.
Une longue nuit à éclaircir
En abordant la reconnaissance des responsabilités historiques françaises en Algérie, ce projet explore des dossiers sensibles, à haute valeur morale et humaine. Par exemple, il évoque l’affaire Ali Boumendjel, avocat algérien torturé et assassiné en 1957, longtemps oublié ou nié avant que le président Macron ne reconnaisse les faits en 2021.
Il concerne également les conséquences persistantes des essais nucléaires français dans le désert algérien, dont les radiations continuent d’impacter les générations, ainsi que les massacres collectifs qui ont marqué l’Algérie pendant 132 ans de colonisation.
Face à ces accumulations historiques, les médias internationaux et arabes décrivent le climat actuel des relations franco-algériennes comme un véritable « tunnel sombre » dont la sortie semble difficile à court terme.
Les Points Importants
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Un contexte diplomatique tendu : La crispation des relations franco-algériennes depuis 2024, notamment à cause de la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara, ajoute une dimension politique aux discussions mémorielles.
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Un enjeu mémoriel et juridique complexe : L’initiative algérienne illustre comment mémoire collective et justice historique peuvent s’articuler dans un cadre législatif, en réponse à une histoire partagée difficile.
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Un débat international sur la reconnaissance des crimes coloniaux : Plusieurs pays posent aujourd’hui la question d’une lecture honnête de leur passé colonial; cette loi s’inscrit dans une dynamique plus large de réévaluation et de réparation.
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Des freins juridiques et politiques à surmonter : Aussi symbolique qu’importante, la nouvelle loi fait face à des obstacles légaux, notamment les accords d’Évian et les équilibres diplomatiques actuels.
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Un appel à la réconciliation via la vérité : Le projet insiste sur l’importance d’un dialogue ouvert et équilibré, fondé sur une mémoire partagée, comme condition préalable à apaiser des relations fragiles.
En somme, cette démarche législative algérienne va bien au-delà d’une simple querelle historique ou politique entre deux nations. Elle incarne le défi universel de la relation entre mémoire et justice, tout en invitant à réfléchir comment le droit peut accompagner une réconciliation réelle. À travers ce prisme, la France et l’Algérie sont appelées à s’engager dans un dialogue à la fois honnête et constructif, conscient des blessures passées mais résolument tourné vers un avenir apaisé. Cette réflexion engage aussi la communauté internationale à considérer les liens entre histoire, responsabilité et mémoire comme leviers potentiels d’une paix durable.
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