Comment l’une des femmes les plus riches du Canada a redonné vie à son île natale
À seulement 13 ans, en 1971, Zita Cobb, fille d’une longue lignée d’habitants de l’île de Fogo à Terre-Neuve, a vécu un événement marquant qui allait bouleverser son destin. Issue d’une fratrie de sept enfants, elle a grandi dans un foyer modeste, sans électricité ni eau courante, avec des parents illettrés mais riches d’une culture irlandaise profonde, sur cette île souvent surnommée la plus irlandaise du monde hors d’Irlande.
Pendant des siècles, la communauté vivait de la pêche côtière au morue et d’une économie basée sur le troc. Mais l’arrivée, dans les années 1960, des chalutiers industriels qui ont décimé les stocks a brisé les modes de vie traditionnels. Un soir, son père rentra avec un unique poisson qu’il jeta au sol avant d’embraser son bateau, en signe de désespoir et de colère. « Tu devras partir étudier les affaires pour comprendre comment fonctionne l’argent, sinon tout ce que nous aimons disparaîtra », lui dit-il alors.
Zita s’est donc envolée pour Ottawa où elle a fait fortune dans la fibre optique, devenant l’une des cadres féminines les mieux payées aux États-Unis, selon Forbes. Après plusieurs années au sommet, elle décide dans la quarantaine de tout quitter pour naviguer autour du monde puis revenir à Fogo, sa terre natale, afin d’en relancer l’économie et d’enrayer l’exode des habitants.
En 2004, avec ses frères, elle crée Shorefast, une fondation caritative tirant son nom d’une méthode traditionnelle de pêche à la morue. Leur projet phare est la construction de l’élégant Fogo Island Inn. Ce boutique-hôtel de luxe, aux allures contemporaines et pourtant ancré dans l’architecture vernaculaire locale, s’appuie en partie sur le savoir-faire d’artisans irlandais de Toronto. L’initiative se veut pionnière : le tourisme au service de la communauté, et non l’inverse.
« Construire une économie, c’est bâtir autour du lieu où l’on vit. Ce n’est pas seulement une question d’argent, mais de culture, de relations humaines et d’attachement à l’environnement », explique Zita. Sa méthode s’appuie sur le « développement communautaire fondé sur les ressources locales », valorisant le naturel et la culture comme fondements de la richesse humaine.
Au-delà de l’hôtel, les projets foisonnent : ateliers d’artisans, studio d’enregistrement, courses traditionnelles de bateaux, bibliothèque, glacier inspiré des icebergs locaux… Chaque création sert à renforcer les liens sociaux, préserver les savoir-faire ancestraux et dynamiser l’économie locale.
Loin d’être seulement une femme d’affaires, Zita incarne une vision responsable et née de ses racines. Son rapport à l’expérience humaine, qu’elle distingue clairement de la simple information fournie par les réseaux sociaux, met la nature et la rencontre au cœur de son engagement.
Un designer irlandais, Jonathan Legge, qui a travaillé plusieurs mois à Fogo, témoigne du charme d’une communauté « chaleureuse et pleine d’un lyrisme irlandais », où la musique traditionnelle raconte « les histoires et les directions des voyages en mer ».
De fait, Fogo est un laboratoire unique : une petite île qui, par ses limites géographiques, reflète à petite échelle les grands enjeux du monde. Zita insiste sur l’importance d’apprendre la coopération et la collaboration, clés du renouveau économique et social.
Le Fogo Island Inn, financé par la communauté, redistribue ses excédents à la fondation Shorefast, ce qui permet d’entretenir un cercle vertueux autour de l’économie locale. Plus de 40 % des visiteurs viennent du Canada, autant des États-Unis, et 20 % d’ailleurs dans le monde, contribuant à un tourisme expérientiel haut de gamme à partir d’une région jusque-là méconnue.
Récemment, Zita a lancé un « code-barres de la nutrition économique », pour mieux comprendre la circulation de l’argent sur l’île, ainsi que le Shorefast Institute for Place-Based Economies, une initiative pédagogique qui valorise le développement économique ancré dans le territoire.
Cette femme engager partage aussi un lien fort avec l’Irlande, patrie de ses ancêtres, et apprécie particulièrement les liens culturels et historiques qui tissent des ponts entre Terre-Neuve et les terres charnelles irlandaises. À l’occasion du festival Making In à Cork, elle retrouvera d’autres acteurs insulaires engagés, dans un dialogue prometteur sur l’avenir des petites communautés.
Les Points Importants
- Origines rurales et irlandaises : La culture et l’histoire familiale de Zita Cobb entre Terre-Neuve et l’Irlande nourrissent son identité et son projet, illustrant la richesse des diasporas francophones et anglophones des îles Atlantiques.
- Une économie locale au cœur du développement : La vision de Cobb va au-delà du profit immédiat, en mettant en avant la valorisation des ressources naturelles et culturelles pour un progrès durable.
- Tourisme communautaire et durable : Le Fogo Island Inn est un exemple d’initiative hôtelière servant la communauté, depuis la construction jusqu’à la répartition des bénéfices.
- Préservation des savoir-faire : Favoriser les métiers traditionnels et les arts locaux, des ateliers de couture aux constructions navales, protège un patrimoine vivant.
- Partage des expériences plutôt que simple information : L’accent est mis sur la rencontre humaine, la culture et la nature, ce qui résonne particulièrement en ces temps de surconsommation numérique.
- Leçon d’insularité : Petite par la taille mais grande par l’impact, Fogo devient un modèle pour de nombreuses petites collectivités insulaires et rurales dans le monde francophone et au-delà.
- Initiatives éducatives et innovantes : Le développement d’outils comme le code-barres économique et les instituts sur l’économie du lieu ouvre la réflexion sur les modèles économiques adaptés aux territoires.
À l’échelle internationale, cette aventure rappelle que le développement n’est jamais seulement une question d’économie, mais de liens humains, d’histoire et d’engagement. En France comme au Canada, on pourrait parfois se demander si nos grandes métropoles regorgent de cette même énergie solidaire ou si l’urbanisation galopante ne nous éloigne pas d’une certaine forme d’intelligence territoriale. Après tout, si une île perdue entre l’Atlantique et l’Arctique peut réinventer son avenir en plaçant le “lieu” au centre, que reste-t-il aux grandes nations pour s’inspirer ? Cela laisse à méditer… ou à partir découvrir une île quelque part, pour se reconnecter avec l’essentiel, sans oublier de prendre un bon bouquin – mais pas 100, on n’est pas à Dingle !
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