Ramener chez soi le bok choi : Comment une marée noire à Maurice a déclenché une révolution féminine dans l’agriculture
Sandy Monrose n’avait jamais envisagé de devenir agricultrice. Issue de plusieurs générations de pêcheurs installés à la pointe sud-est de l’île Maurice, elle porte en elle la culture de l’océan Indien. Pourtant, lorsque le navire marchand japonais MV Wakashio s’est échoué sur le récif corallien, déversant son carburant toxique dans la mer et plongeant l’économie locale dans une profonde crise, Sandy et un groupe de femmes de la région ont trouvé refuge et espoir dans la terre, pour nourrir leurs familles.
Cinq ans après la catastrophe survenue près des plages immaculées de Pointe d’Esny, la ferme modèle de Sandy dans la réserve naturelle de La Vallée de Ferney est devenue un véritable jardin luxuriant. Sous l’ombre d’un gazebo en métal, elle contemple avec fierté cette terre autrefois épuisée, désormais vibrante grâce aux papayers, bananiers, oignons, pommes de terre, taros, maniocs, bok choi, haricots ailés et bien d’autres cultures.
« Je ne pensais pas que cela prendrait une telle ampleur », confie-t-elle, tandis que ses compagnes du collectif féminin South-East Ladies Agro arrivent, armées de faucilles et de pioches. Cette année, leur équipe d’une dizaine de femmes a cultivé une tonne de fruits et légumes biologiques, assurant ainsi leur autonomie alimentaire et vendant le surplus, une belle chaîne d’entraide et d’indépendance.
Le souvenir de la plus grande catastrophe écologique de l’île est encore vif. Sandy se rappelle du fracas du navire sous les vents violents, le 25 juillet 2020. Douze jours plus tard, la coque s’est fissurée, déversant mille tonnes de fioul dans une eau jusque-là préservée, menaçant faune et flore marine : mangroves, herbiers, poissons… Des dizaines de dauphins morts ont été retrouvés sur les plages. « Nu ti pe gayn laraz », dit Sandy en créole : « nous étions furieuses ». En tant que femmes de la mer, elles savaient qu’il fallait agir.
La marée noire a aussi fragilisé l’écosystème économique local, déjà affecté par le premier confinement national contre la Covid-19 : pêcheurs, capitaines, constructeurs de bateaux, travailleurs du tourisme, tout un pan de la vie insulaire vacillait. Avant la catastrophe, Sandy jonglait entre petits boulots de couturière et de ménagère, tandis que son mari pêcheur vivotait d’expédients sans aucune stabilité.
Face à la crise, elle a pris les devants, devenue une figure emblématique sur le front de mer de Mahébourg. Puisant dans ses souvenirs d’enfance où elle réparait les filets de pêche de son père, elle a mobilisé la population pour fabriquer des barrages flottants à base de feuilles de canne et de cheveux, destinés à contenir les nappes de fioul. Bateaux et bénévoles se sont ainsi mobilisés, répandant ces barrières artisanales le long des côtes, pour limiter la pollution.
Quelques mois plus tard, la réalité des pertes de revenus convainc Sandy et d’autres femmes de se lancer dans l’agriculture. En collaborant avec l’ONG locale Eco-Sud, elle rencontre des femmes des villages voisins en livrant des colis alimentaires. Avec un brin de détermination, elle adresse une demande à Ferney Ltd, la société foncière du groupe mauricien Ciel, qui gère un pôle d’entrepreneurs agricoles appelé « agri-hub ». Contre toute attente, leur requête de terrain est acceptée immédiatement.
Dès 2021, les femmes s’attellent à la tâche, malgré les défis : pluies tropicales inondant les parcelles et renversant les ruches. Ferney leur propose alors un terrain en altitude, autrefois une plantation de canne à sucre, mais qui nécessite un travail approfondi des sols. Des formations en agroécologie, permaculture et apiculture sont organisées, instaurant de l’ordre et de la méthode à la ferme. Compost en hauteur pour fertiliser naturellement, plantations alternées, ruches intégrées : tout est pensé minutieusement.
Pour Florisse Latouche, de Bambous Virieux, cette nouvelle activité représente un souffle de liberté après des années de labeur à la coupe de canne mal rémunérée. Le surplus de la production vendu sur le marché lui offre un revenu supplémentaire précieux, surtout depuis que son mari a perdu son deuxième emploi de pêcheur. Ramener chaque jour le bok choi à la maison, avoue-t-elle, l’a fait se sentir plus forte.
Même constat pour Marie Claire Robinson, ancienne travailleuse sociale, mère de deux enfants dont un atteint de paralysie cérébrale. Pressée économiquement, elle a délaissé son emploi stressant pour rejoindre la ferme, où elle trouve du réconfort dans la solidarité féminine. Discussions parfois intimes, partages d’émotions, rires et larmes rythment leur quotidien. « Ce qui se dit à la ferme reste à la ferme », plaisante Sandy.
Pour ces femmes, le travail de la terre devient un refuge, un lieu où elles renouent avec leurs racines et leur force collective. Marie Claire résume : « Les heures passées à cultiver cette terre sont pour moi. Ici, je ne pense plus aux soucis de la maison. Chaque jour, nous ramenons de quoi manger. C’est un retour à l’essentiel, entre femmes. »
Les Points Importants
- Résilience locale face à une crise écologique majeure : La marée noire du MV Wakashio a profondément impacté l’économie traditionnelle de pêche de la région sud-est de Maurice, obligeant les populations à se réinventer.
- Empowerment féminin par l’agriculture durable : Des femmes, parfois éloignées de l’agriculture, ont pris les commandes d’un nouveau modèle d’autonomie alimentaire et financière.
- Soutien institutionnel et formation : L’intervention de Ferney Ltd et du groupe Ciel, ainsi que des formations en agroécologie, ont été déterminantes pour structurer et pérenniser la ferme.
- Solidarité et santé mentale : Le collectif fonctionne aussi comme un espace d’échange émotionnel, brisant parfois les tabous liés aux réalités féminines dans des communautés traditionnellement patriarcales.
- Diversification des revenus : La vente des surplus agricoles complète et sécurise les revenus des familles, fragilisées par la crise sanitaire et écologique.
À l’échelle internationale, cette expérience s’inscrit dans une tendance plus large où les femmes rurales utilisent l’agriculture durable pour affirmer leur autonomie et régénérer des terres fragilisées. En Afrique, en Asie ou dans le Pacifique, ces dynamiques sont souvent soutenues par des partenariats public-privé innovants, mêlant savoirs ancestraux et pratiques modernes. La coopération franco-mauricienne, elle-même, joue un rôle clé dans le partage de compétences agricoles et environnementales, renforçant ainsi les initiatives locales. Sur ce point, la France continue de démontrer son engagement envers une francophonie solidaire, ancrée dans des valeurs de développement durable.
Pour prolonger ces réflexions, on pourrait envisager :
- Le rôle de la formation technique et de l’agroécologie dans la transition vers des agricultures climato-résilientes.
- L’impact des catastrophes environnementales sur les économies insulaires et les stratégies d’adaptation des communautés.
- La place des femmes dans les chaînes alimentaires locales, et leur évolution comme actrices économiques majeures.
- La coopération entre pouvoirs publics, entreprises privées et ONG dans les projets de développement inclusifs.
- L’influence croissante des mobilisations citoyennes et collectives face aux crises écologiques et sociales.
Enfin, si je m’accorde une petite note personnelle, c’est fascinant de constater comment, parfois, une catastrophe peut devenir le terreau d’une belle renaissance. On aurait presque envie de croire que le bok choi est le nouveau pétrole… Bon, soyons honnêtes, la route est encore longue, mais chez Point Sud, on prend volontiers ce bol d’air vert et plein d’espoir. Alors, et si la prochaine grande révolution – à défaut d’un nouveau Wakashio – passait par un panier de légumes bio et un collectif de femmes solidaires ? Après tout, la mer a ses tempêtes, mais la terre a ses saisons, et ça, même Voltaire aurait fini par le reconnaître !
Laisser un commentaire