Le jour de l’an

Le déplacement se fait en taxi cette année, comme l’année dernière. Cette auto, un sept passagers avec ses deux strapontins, ces sièges rabattables essentiels pour loger toute la famille, les conduit à bon port. Le soir venu, le retour se fait en transport en commun à l’aide entre autres du tramway 22 qui, par une soirée très sombre, les protège de ce froid sibérien, entretenu par ce déplaisant grand vent venant du nord-ouest.

En ce premier jour de l’année qui sera fort long, ils sont tous excités. Gabriel et la famille passent une bonne partie de la journée chez Louis-Philippe et Adeline, les grands-parents paternels qui habitent un rez-de-chaussée dans ce patelin qu’on appelle aujourd’hui, le Plateau-Mont-Royal.

L’été, ils profitent de leurs visites au parc Lafontaine pour aller les saluer, mais aujourd’hui, c’est une journée très spéciale chez les parents du paternel.

Maman apprécie beaucoup sa belle-mère qu’elle trouve généreuse, discrète et prête à pardonner tous les écarts de conduite. Celle-ci, une vraie Québécoise n’aime pas les conflits et s’organise pour les éviter. Quant au grand-père, il apprécie beaucoup sa bru, notre mère, femme au beau sourire, désirable, d’une tenue irréprochable et qui surtout fait bien à manger. Hélas! Elle n’a pas une bonne opinion de cet homme à la forte carrure. Les enfants le dérangent toujours et il ne se prive pas pour le laisser savoir. Plus tard, leur père perpétue ce modèle, soit d’ignorer certains petits-enfants; un de ses petits-fils ne garde vraiment pas un bon souvenir de son grand-père, car il se demande s’il existe pour lui.

Pendant sa vie de travailleur, le grand-père au tempérament artistique fait régulièrement sa valise et part dans le nord du Québec pour y exercer le métier de bûcheron. Il laisse la maisonnée à sa femme en n’oubliant pas de lui faire un nouveau-né avant de partir. L’organisation de cette nombreuse famille incombe la plupart du temps à la grand-mère vu les absences régulières du grand-père Louis-Philippe pendant de longs mois. Cette belle dame musicienne, douce et compréhensive assume difficilement sa tâche auprès de sa marmaille. Certains lui rendent la vie encore plus laborieuse.

La première journée de l’année commence par les recommandations de leur maman. Elle aime beaucoup prévoir et ne se prive pas de leur répéter ses consignes. À leur arrivée, la maison de la Rue de la Roche grouille aujourd’hui d’enfants et de petits-enfants débordant de plaisir. Ils sont excités de saluer les cousins et les cousines. Ses sœurs s’extasient devant leurs beaux cousins. Gabriel court vers son parrain et sa marraine qui en profitent pour lui donner son cadeau annuel. Cette année, il se trouve privilégié, car il reçoit un beau jeu de poches. C’est le seul souvenir qui lui reste parmi tous les cadeaux reçus au fil des années, une attention qui lui réchauffe le coeur.

C’est une famille d’artistes qui les accueille; la grand-mère a un répertoire de musique classique qu’elle joue depuis toujours au piano. Ses doigts n’ont plus la dextérité d’antan, mais elle éprouve beaucoup de plaisir à nous interpréter, dans le silence, des pièces semi-classiques qui rejoignent mieux tout le monde, particulièrement les enfants. Le grand-père dispose ses toiles un peu partout dans la maison. À voir toutes les horloges confectionnées au jour le jour et accrochées aux murs, ils constatent que c’est un très habile bricoleur. Son fils, son oncle, parcourt la province pour accorder les pianos. Un autre joue très bien du saxophone et fait même carrière dans les bars de nuit. Sans le crier sur tous les toits, cette famille quelque peu dysfonctionnelle, différente, trouve le moyen de s’exprimer dans différents domaines. Le talent se voit partout dans cette maison.

Cette année, ce sera autour de leur père de s’étendre dans la baignoire, car il a abusé. Son taux d’alcoolémie dépasse de beaucoup le raisonnable. Tout le monde s’accommode de la situation qui n’est pas nouvelle, mais dans son âme de jeune enfant, Gabriel en est très troublé. Aujourd’hui, il est très déçu de son père. Les dames continuent à vivre la fête du Premier de l’an et les enfants semblent très bien s’amuser. Ses oncles n’ont pas toujours bonne presse auprès de sa mère. Son oncle préféré aime vivre la nuit et selon la rumeur, il semble très attiré par la gent féminine ce qui déplaît beaucoup à sa mère, car elle aime bien son épouse, femme dynamique et très vivante.

Pendant que la fête continue, Gustave son parrain se rend avec ses jumeaux, à son local de plomberie dont la partie arrière lui sert aussi de maison. Situé à quelques rues seulement des grands-parents, il doit revenir rapidement, mais il tarde beaucoup. La situation rend sa marraine très fébrile. Elle écarte le rideau de la fenêtre, sans y apercevoir le camion. À son retour, elle court vers lui et apprend le drame qui vient d’arriver. C’est dans les larmes que son parrain les informe qu’un de ses jumeaux âgés de cinq ans s’est fait frapper par une auto et qu’il est décédé. C’est la consternation parmi toute la famille et la fête prend fin rapidement. Par la suite, sa marraine a perdu le goût de vivre et sa santé s’est beaucoup détériorée.

Ils sont sur leur départ pour le souper et la soirée chez Omer et Yvonne. Son oncle, le frère aîné de leur maman, et leur tante les reçoivent tous les ans le soir du Jour de l’An. Celui-ci occupe un emploi de haut niveau dans l’entretien des bâtiments à la Commission scolaire de Montréal. Il est très habile de ses mains. Il participe depuis plusieurs années à la chorale de la paroisse. Cet homme charmeur sait parler aux dames et en recueille de beaux sourires et parfois les amène dans son lit. Il a le sens de la repartie. Il réussit très bien dans la vie. Dans ses temps libres, il vient de construire deux triplex, épaule à épaule, flanqués chacun d’une tour. La complexité ne l’arrête pas, car il aime les défis.

Malgré sa nombreuse famille, onze enfants, leur tante Yvonne aime la visite, car ça lui change les idées. Lorsqu’on lui parle, elle est très présente. Gabriel la voit sur sa chaise berçante dans sa grande cuisine porter attention à tous ses invités. Elle s’intéresse beaucoup aux fleurs. À l’arrivée du printemps, elle travaille dans son parterre sur le devant de la maison et en fait un jardin fleuri.

Ils se sentent plus chez eux chez les B… que chez les P… et ils sont tous heureux de s’y rendre. Chaque année, l’atmosphère est vraiment à la fête et d’habitude la soirée finit très tard, soit au petit matin.
Ils sont reçus avec beaucoup de chaleur. On les invite à passer dans la chambre, à entasser manteaux et chapeaux sur le lit et à ranger les bottes avec les autres. On passe dans la cuisine prendre un breuvage et une bouchée. Servez-vous, faites comme chez-vous.

C’est une fête bien organisée. Dans le salon double trône l’arbre de Noël monté par le plus jeune des gars de la maison. Chaque année, on voit apparaître les décorations à la mode qu’il obtient, à prix dérisoire, à la ferronnerie où il travaille. D’une année à l’autre, l’arbre se remplit ce qui fait qu’on ne le voit plus. Mon cousin est très fier de sa réussite. Il reçoit beaucoup d’éloges durant la veillée et il en est très fier.

C’est la première année que Gabriel chantera sa chanson à répondre. On a apporté une table pour l’installer dessus vu sa petite taille. Il est fier d’être un participant. Il sait… vous voulez savoir quelle chanson à répondre il a chanté… Un p`tit pouce qui marche. Durant toute la soirée et une bonne partie de la nuit, chacun à tour de rôle entame sa chanson et tout le monde participe. Les dames se contentent de répondre. Elles ne s’aventurent pas à présenter leur chanson. Seules sa sœur Marie-Claude, qui souvent nous présente une récitation apprise au couvent, et tante Anna contribuent. Cette dernière nous impressionne, car elle recueille des mots de chacun et compose sur place sa chanson. Par la suite, son cousin Marcel en fait autant. Ce sont de belles créations.

Durant la soirée, Gabriel se retrouve dans une chambre avec sa cousine. Elle est de trois ans son aînée. Il a10-11 ans, mais déjà à cet âge les poitrines des filles et des dames l’attirent beaucoup. C’est comme des aimants. Celle de sa cousine est très généreuse et Gabriel ne peut s’empêcher d’aller voir ce qu’il y a sous sa robe. À son grand plaisir, il constate qu’elle est contente qu’il accorde beaucoup d’importance à ses précieux bijoux.

Elle en profite pour lui donner rendez-vous au printemps le long de la voie ferrée qui serpente le fleuve. Gabriel est très surpris de son invitation. Le printemps venu, absorbé par ses activités avec sa gang de gars, Gabriel a complètement oublié cette invitation faite lors du Jour de l’An. Parfois à l’heure de ses souvenirs, il regrette cet oubli impardonnable.

Plusieurs années plus tard, il a revu sa cousine lors d’un décès. Ils se sont embrassés sur la joue avec plaisir. Gabriel l’a pressée contre lui comme il le fait avec toutes les dames qu’il connaît, mais nous n’avons pas parlé de ce Jour de l’An où il a découvert cette poitrine enchantée. Maintenant elle restera loger dans cette mémoire indélébile.

Une journée, Gabriel a embrassé une dame au restaurant et qui lui a fait rapidement la remarque qu’il était vorace.

Année après année, les Premiers de l’an fêtés chez les P… et chez les B… resteront toujours des moments mémorables et inoubliables. Ce sera toujours, avec sa vision d’enfant, un grand plaisir de reparler de ces journées avec ses sœurs.

Gabriel souhaite à tous les enfants de vivre de telles journées, car leurs souvenirs compenseront plus tard les petites douleurs quotidiennes qui, avec le temps, s’acharnent sur leurs corps vieillissants.

Yvan Parent

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