Joyeux anniversaire

Texte : Yvan Parent, chroniqueur.

Je plonge au plus profond de mes souvenirs pour me rappeler l’engagement d’une femme, ma sœur aînée, qui m’a marqué de mon enfance jusqu’à aujourd’hui.

Je me souviens de tes attentions envers ce jeune Ti-Pit qui cherche le regard des plus vieux. Tu vois à travers son besoin d’être reconnu et tu sais lui manifester les marques d’attention qui lui rendent la vie plus facile. J’emporterai avec moi dans cette autre vie; cette joie de vivre que tu nous communiques tout au long de ces merveilleuses années d’une vie intense.

Je me rappelle de ton plaisir de fréquenter et de t’engager envers ton école Boucher de la Bruyère pour ton besoin d’apprendre et de t’exprimer dans différentes activités. Pour toi l’école, c’est la vie. C’est là que tu t’exprimes le plus. Tu aimes la vie de groupe avec tes amies de la rue. Tu consacres beaucoup de temps dans tes livres pour être sûre de bien réussir tes études.

Lors de la maladie de notre mère, tu restes estomaquée quand cette dernière  décide de te retirer temporairement de l’école pour assumer des responsabilités à la maison, car nos moyens ne nous permettent pas d’engager une personne pour remplir ces tâches. Durant les semaines où maman est confinée à sa chambre, tu prends la relève et oublies tes journées de classe.

École Boucher de la Bruère, 1617, rue Lepailleur Longue-Pointe, Montréal construite en 1914 et maintenant transformée en condos

À cette période, ta grande déception, ta privation des plaisirs scolaires et la tristesse qui t’habite te marquent profondément. Aujourd’hui, il y a encore de la colère qui apparaît au souvenir de cette décision qui te priva des grands plaisirs d’apprendre, des matins joyeux où tu retrouves tes amis de la rue en vous rendant à ce sanctuaire de l’apprentissage du français et des mathématiques. Vous vous rendez à l’école accompagnée de tous vos rires et  de la frénésie de vivre intensément chacun de ces moments précieux.
Pendant des mois, recluse de ce monde scolaire qui t’appartient, tu remplis les tâches nécessaires au fonctionnement d’une maisonnée nombreuse. C’est beaucoup plus tard que je prends conscience du sacrifice que notre mère t’impose. Cette parcelle de vie dont on te prive ne reviendra jamais. Ce deuil qui arrive à un moment crucial des belles années de ta vie, je sais aujourd’hui que tu le vis encore dans la peine et l’incompréhension.

Même s’il est tard, je veux te dire merci pour tes services qui nous permirent de continuer notre vie sans jamais nous douter du manque quotidien  que tu assumas et de la blessure qui s’inscrivait jour après jour dans ton cœur de jeune fille, folle de vivre cette étape importante de ton adolescence.
Je suis certain que cette période de ta vie a façonné ton caractère et te permet aujourd’hui d’apporter à tes enfants et tes petits-enfants un support utile dans le déroulement de leur vie. Ils savent qu’ils peuvent s’abreuver à la source d’une mère ou d’une grand-mère aguerrie par les épreuves de la vie qu’elle surmonte encore aujourd’hui sans se laisser abattre.

Je me souviens des soirées si plaisantes passées dans ce salon servant à la fin des activités de la journée de chambre à coucher aux trois filles. Ces soirs d’hiver où nous nous regroupons après le souper pour chanter en cœur. Sortant les livres rangés de la bonne chanson, nous sommes heureux de les parcourir en nous arrêtant sur nos chansons favorites. Nos préférées sont nombreuses. Ces soirées nous enchantent pendant plusieurs heures. C’est dans ces moments que nous sentons le plus, l’attachement à la famille.

Je me souviens de tes fréquentations avec ce fier agriculteur de Très-Saint-Sacrement, ce lieu séparé de la ville par la rivière. Ma sœur doit parfois vous accompagner au cinéma pour accomplir le mandat tracé par notre mère désireuse de ne pas manquer aux responsabilités confiées à toutes les mères par l’Église.
Je me rappelle mes visites à la ferme. Vos réussites sont nos réussites et vos difficultés deviennent nos difficultés. Je suis content de dire à mes amis que mon beau-frère ce n’est pas qu’un citoyen ordinaire, mais le leader de sa communauté. Ma sœur que je crois timide s’attire l’attention de ce grand citoyen et, incroyable, elle le marie.

Je me souviens m’être fait raconter qu’à son premier mandat à la mairie, ton mari en tant que québécois francophone réussit à obtenir des minutes rédigées en français reléguant au passé celles écrites auparavant seulement en anglais.

Je me rappelle du triste printemps marqué par les prix dérisoires du porc qui trouent votre portefeuille et de la rivière prenant de la largeur vers votre maison vous menaçant de s’introduire dans le sous-sol. Je m’en rappelle, car ton compagnon y laisse un peu de sa santé ce qui me chagrine beaucoup. Puis-je imaginer ce roc de Gibraltar, affaibli par la maladie, perdre de sa splendeur.

Je te remercie de ta bonté, de ta générosité et de ton engagement envers nous tous.

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