Pas la faute de l’immigrant

Texte : Gérard Deschènes, chroniqueur.

Pas facile pour les personnes immigrantes de décoder les desiderata de la société québécoise. Un jour, on leur reproche à mots couverts de refuser la francisation(1) et un autre jour on leur demande d’être bilingue(2).

Laissez-moi vous parler de mon expérience personnelle. Retraité de l’enseignement de la gestion des ressources humaines à HEC-Montréal, j’ai souvent enseigné dans des classes dont plus des deux tiers des étudiants étaient des immigrants de première génération. Généralement, les étudiants africains et maghrébins maîtrisaient relativement bien le français alors que ceux originaires d’Asie, d’Europe de l’Est et d’Amérique latine le maîtrisaient suffisamment bien pour étudier en français, et ce, parfois après seulement quelques mois de vie au Canada. J’en étais fort impressionné.

La plupart possédait déjà une formation académique supérieure. Tout en étudiant, plusieurs travaillaient à temps partiel ou étaient à la recherche d’un emploi de qualité. Lors de mes échanges avec eux sur leur parcours professionnel, plusieurs me mentionnaient que leur plus grand obstacle pour trouver un emploi était leur faiblesse en anglais. Avec raison, ces jeunes se demandaient où était la logique d’un gouvernement qui privilégie l’immigration francophone, encourage fortement les immigrants non francophones à la francisation et d’un réseau universitaire qui offre une formation en français alors que des employeurs exigent la maitrise de l’anglais pour des emplois dont cela ne semble pas vraiment être une exigence.

En réalité, la société québécoise est la première responsable de la faible attraction du français auprès de certaines personnes immigrantes. Il est injuste et mal avisé de mettre cela sur le compte de l’ignorance qu’auraient les immigrants de notre histoire, de nos combats pour la survie de notre langue et de notre culture comme l’écrivait madame Lise Payette récemment : « Si personne ne leur explique la différence (entre Toronto et Montréal) en leur donnant une petite leçon d’Histoire qui leur permettrait de savoir de quoi on parle, c’est sûr qu’ils vont rester dans l’ignorance. »(3)

En réalité, trop d’employeurs utilisent la maîtrise de l’anglais comme critère de discrimination de candidatures plutôt que critère de sélection. L’on enseigne, en GRH, qu’un critère de sélection est une compétence essentielle à la performance dès l’entrée en fonction. Sans avoir fait d’analyse scientifique du marché des offres d’emplois, il semble qu’un grand nombre d’offres d’emplois dans beaucoup d’entreprises principalement dans la région montréalaise exigent le bilinguisme sans que cela ne soit justifié. Cette situation déplorable peut difficilement être corrigé par quelque loi que ce soit et il faut donc, semble-t-il, s’en remettre à la bonne volonté des dirigeants. Paradoxalement, la plupart de ces entreprises ont des gestionnaires francophones et desservent des clientèles susceptibles normalement de communiquer en français.

Bien sûr, au premier chef, le gouvernement doit continuer d’assumer son rôle d’offrir aux immigrants des cours de français ainsi que des conditions qui leur permettront de suivre ces cours malgré les nombreuses difficultés qui se présentent dans la vie personnelle d’une personne réfugiée ou immigrante.

C’est à la société québécoise de faire en sorte que les personnes immigrantes n’auront d’autre choix que de maîtriser le plus rapidement possible le français pour trouver un emploi et ainsi s’intégrer harmonieusement à nos projets nationaux. Notre expérience nous laisse croire qu’ils ne demandent pas mieux.

(1) Les cours de français boudés par les immigrants, Le Devoir, 26/01/16
(2) Priorité aux candidats bilingues, dit la CCMM, Le Devoir, 2/02/16
(3) À la mémoire de Laurin, Lise Payette, Le Devoir, 3/02/16

Laisser un commentaire

You must be logged in to post a comment.